Prix des Cinq Continents : mention spéciale du Jury pour Patrice Nganan

Propos recueillis par Nicolas Martin-Granel, pour Cultures Sud

Le romancier d’origine camerounaise installé aux États-Unis a reçu jeudi dernier la Mention spéciale du Prix des Cinq-Continents 2011 pour Mont-Plaisant, magistrale fresque historique publiée aux éditions Philippe Rey, en cours de traduction dans plusieurs pays. Les jurés, parmi lesquels le prix Nobel de littérature J.-M.-G. Le Clézio, ont salué à l’unanimité l’importance de ce roman. 


D’entrée de jeu, on découvre l’ampleur tragique, la hauteur sublime de l’enjeu de cette partie romanesque qui s’engage ici au sommet d’une colline de Yaoundé, qui se joue entre histoire et mémoire, Histoire et histoires, architecture et écriture, art et culture : « Du Mont Plaisant seules deux briques restaient, mais à partir de cette première visite, j’espérais que Sara, qui avait retrouvé sa voix perdue, saurait peut-être former des mots suffisamment robustes pour remplacer les murs qui n’avaient pas survécu à la mort de leurs bâtisseurs. (p. 27) » ; ou plus loin encore : « Écrire l’histoire, n’est-ce pas suivre le parfum évanescent d’un absent ?  (p. 126) ». Une question de poétique qui traverse toute l’œuvre, jusqu’à la fin : « Écrire, n’est-ce pas fuir la complexité de la vie elle-même pour se réfugier dans l’aseptisé des alphabets, dans la magie des mots ? Les lettres sont une danse bien putride avec des zombies ! (p. 453) ». Autant dire que ce Mont plaisant qui en appelle à « la nécessité de s’élever » donne aussi explicitement « une idée de la montagne magique (p. 212) ».

L’œuvre romanesque de Patrice Nganang se bâtit en toute conscience critique et (archéo)logique, brique après brique, en remontant le fil des temps modernes d’où surgit l’histoire du Cameroun, en s’élevant à partir du socle contemporain bruissant de kongossas et dont les mapans forment autant de pilotis. L’édifice a commencé par le triptyque des Histoires des sous-quartiers, dont le dernier volet publié en 2003, La Joie de vivre, évoquait le quotidien de la période charnière entre la colonisation et l’indépendance, ponctuée très précisément par les dates historiques inscrites au seuil des trois parties : 13 juillet 1955, 2 janvier 1960 et 4 novembre 1982. Or, à la fin de son « post-scriptum », après avoir nommé les livres et remercié les témoins et historiens qui lui « ont appris la dimension des souffrances de [ses] aînés, la profondeur de leurs silences », l’auteur remet au goût du jour l’antique maxime de l’oiseau de Minerve, emblème de la démarche hybride, à la fois érudite et fantaisiste, du romancier qui braconne dans le champ de l’historiographie : « tant il est vrai que l’oiseau de la fantaisie ne s’envole mieux que lorsqu’il prend son élan sur une branche bien solide ; mais bien sûr, un roman ne saurait être un livre d’histoire. » On n’en est plus si sûr à présent, du tracé de la frontière histoire/roman, après la lecture de ce dernier roman qui d’un côté s’ouvre par une photographie d’archive, une carte du Cameroun allemand de 1909 et un rappel de quelques dates « importantes sur le Cameroun », et de l’autre se termine par un bouquet de« remerciements et sources » qui ne déparerait pas une somme historique tout à fait sérieuse. De fait, avec son cadre historique et géographique, Mont Plaisant n’a rien pour plaire aux amateurs de fantaisie légère, rien non plus, de prime abord, d’une plaisanterie tournée à la manière des « contes citadins » (2005). Sur ce sommet, c’est d’un autre plaisir que l’on goûte, celui de passer d’un récit à l’autre, de traverser des époques et « d’avaler » des histoires imbriquées les unes dans les autres ; celui surtout de déambuler dans les « Maisons » où elles ont (eu) lieu – « Maison des histoires » à Yaoundé, « Maison de l’exil » à Berlin, « Maison de la Passion » à Foumban (voir p. 304 la carte « dessinée par Nji Mama en 1920 »), et celui, enfin, de se perdre parfois dans cet extraordinaire « Château » ou « Palais de tous les rêves » dont l’image dédaléenne ne cesse de relancer l’imagination du roman, dont le dessin d’archive est donné à voir dans le roman (p. 69) avec la légende « Plan probable du Mont Plaisant : Copie de l’ancien palais de Foumban, dessiné en 1917 par Nji Mama ». Ne serait-ce pas justement ce personnage historique, architecte en chef du sultan Njoya, qui a soufflé l’idée au romancier et inspiré l’architecture extrêmement sophistiquée d’un roman babélien ? Lequel témoigne aussi d’un équilibre savamment composé entre l’œil et l’oreille.

Pour la vue d’abord, la charpente de Mont Plaisant repose solidement sur quatre vastes arcs (livres ou parties, peu importe) en dessous desquels se distribue, circule, une multitude de chapitres (aux titres aussi savoureux que variés) figurant les multiples pièces de cette« Maison de Mille Récits » que constitue l’Histoire (p. 497) ; chacune de ces parties massives – plus un court « épilogue » au chapitre unique « sans titre » – est désignée dans une des langues du sultanat bamoum (le schümum) transcrite ici en écriture pictographique (caractèresakauku), et ornée  d’une citation en épigraphe qui les relie aux auteurs du monde (O. Wilde, Hérodote, Van Gogh, Dante, T. Morrison), tandis que les quatre premières portent, en guise de titre, les noms de deux protagonistes dont l’histoire y sera, principalement mais pas exclusivement, logée, soit, respectivement, « Sara et Bertha », « Ngutane et Ngono », « Nebu et Ngungure », « Njoya et Mose », autrement dit, en termes de genre : un couple de femmes, puis deux couples mixtes en chiasme – femme/homme (Ngutane, fille de Njoya/ Ngono, père de Sara) et  homme/femme (Nebu, fils de Bertha/ Ngungure, rivale de Bertha) –, et enfin, en foncière dissymétrie, les deux hommes clés de l’histoire politique, Njoya le sultan et Mose (Yeyap), le héros (résistant) et l’anti-héros (collabo) que tout oppose, sur les plans intellectuel, artistique, politique…

Pour l’ouïe(-dire) cependant, sur le versant audio-oral de Mont Plaisant, ce sont les voix féminines qui dominent ; c’est bien sûr le duo inséparable « Sara et Bertha » à qui le romancier (leur double en écriture) confie, en exclusivité et en alternance, le savoir des histoires et la voix des récits. Celle-ci expliquant celui-là, et inversement, car le dispositif narratif imaginé par Patrice Nganang fait des personnages de Sara et Bertha les narratrices de toutes les histoires, la première, âgée de quatre-vingts ans, en tant que témoin principal, la seconde, jeune étudiante aux États-Unis, comme historienne professionnelle qui a accès aux archives de locales et à la bibliothèque numérique sur Internet. Assumant tour à tour les rôles de narrateur et de narrataire, elles s’échangent ainsi leurs données, révèlent leurs secrets, confrontent les sources orales et écrites, de sorte à reconstituer ensemble le puzzle. Leur conversation qui rebondit d’un bout à l’autre du roman se présente comme la coiffure que l’aînée entreprend de tresser, à l’ancienne mode bamoum, sur la tête de la cadette. Ce tressage est aussi le symbole aussi de leur relation tout de même asymétrique, la différence d’âge et de savoir reflétant la supériorité sexuelle de Sara en ce qu’elle a participé des deux sexes, comme nous l’apprend Bertha dès l’incipit : « Elle était déjà un garçon, Sara, quand elle entra au Mont Plaisant, la résidence d’exil royale. Voilà la vérité simple. Elle n’avait encore que neuf ans. Elle fut pourtant offerte à Njoya, le sultan, à l’arrivée de celui-ci à Yaoundé. (p. 17) » C’était en août 1931.

Or la vérité romanesque n’est pas si simple… Bertha l’étudiante est doublée par une homonyme, la matrone qui accueille la jeune Sara et la travestit en un garçon nommé Nebu, parce qu’elle veut revoir en elle son fils homonyme qui a disparu tragiquement. Placée au cœur du labyrinthe narratif, Sara tient le fil Ariane que va reprendre Bertha l’étudiante : dépositaire à neuf ans du destin brisé de Nebu que lui a conté « sa » mère Bertha, elle le transmet à présent à la jeune Bertha. Ainsi le récit peut-il remonter les méandres de l’Histoire jusqu’aux années précédant la première guerre mondiale et ses conséquences dramatiques pour le sultanat (occupation coloniale allemande, puis anglaise, puis française), jusqu’aux origines mêmes du nationalisme camerounais, ce dont Bertha l’étudiante peut débattre avec ses amis contemporains du quartier Nsimeyong à Yaoundé. De retour de son enquête au pays, elle reçoit une lettre posthume de la doyenne Sara, « un texte intensément beau écrit avec les pictogrammes lewa de Njoya », dont le romancier retranscrit les caractères en ligne verticale, laquelle est suivie de la traduction, au beau milieu de la dernière page de l’épilogue : « …et puis je suis devenue la femme du sultan, tu m’entends ? »

Bien entendue, cette clausule bilingue et bigraphe pourrait nous reconduire au coeur caché du labyrinthe dont on vient à peine de sortir, dans « l’imprimerie [qui] était le sommet du magistère intellectuel du sultan, de l’écrivain (p. 453) », ou encore dans « La bibliothèque de Njoya », titre de la Lettre deuxième de La république de l’imagination, essai que Patrice Nganang a publié l’année dernière et qui résonne, après coup, comme la matrice intellectuelle, artistique et politique de Mont Plaisant, son commentaire critique et poétique, sa boîte noire où sont enregistrés les paramètres de sa genèse, de son écriture. Relisons ainsi : « La conscience de la présence de livres écrits en arabe autour du jeune sultan ne le rend pas simplement sympathique, n’est-ce pas, cher benjamin, elle le rend moderne, oui. Elle nous montre combien il est inscrit dans la connexion de tous les livres de la terre, dans la relation dialogique de chaque mot, de chaque phrase, de chaque feuillet, de chaque livre avec le champ des rêves. En même temps, elle nous donne une image de ce jeune prince, éveillé dans le cœur de Fumban, ouvert aux péripéties du monde autour de lui, […] aux échanges donc qui de toute évidence reliaient sa ville aux coins les plus reculés de l’Afrique, et ainsi, par échos multiples, aux surprises les plus plaisantes de la terre ! »

Dans Mont Plaisant, roman borgésien, il n’est pas surprenant que les personnages se fassent écho à longue distance, tel Nebu le sculpteur interrogeant son maître « L’art n’est-il donc qu’un essai ? (p. 236) », tel Ngono l’intellectuel écoutant, au seuil de sa mort, « les pulsations de sa propre âme (p. 463) », telle Bertha enfin, historienne et ombre de l’auteur, se demandant si elle doit se fier aux archives coloniales ou « aux pulsations de la vie alentour (p. 156) ». Encore moins surprenante, la reprise par Patrice Nganang de ce mot pluriel de « pulsations », son mot mana, pour en faire le vrai nom de la nouvelle revue, A journal of new african writing, qu’il s’apprête à lancer aux États-Unis.

En attendant, il nous plaît enfin de ranger son dernier roman dans la bibliothèque de Babel, sur le même rayon que Ségou de Maryse Condé, tout contre Le roi de Kahel de Tierno Monenembo – fictions critiques de l’historicité, plutôt que sagas ou romans historiques, revisitant avec science et art la « librairie coloniale », revenant avec empathie sur la rencontre trouble, « puzzlante », souvent manquée mais toujours intersubjective, qui a donné lieu aux pulsations de la modernité africaine.

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Echo Culture, créée en juin 2011 à Providence, Rhode Island (USA), est une association haitienne d’échanges culturelles, apolitique et à but non lucratif. Elle a pour mission de promouvoir l’art et la culture à travers des manifestations culturelles comme la danse, le theatre, la peinture et la litterature.

Posted on 19 December 2011, in French Literature. Bookmark the permalink. Leave a comment.

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