À propos du dernier récit d’Ananda Devi, Les Hommes qui me parlent

Article par Sami Tchak. Source: Cultures Sud

Comment résumer ce récit ? Peut-être donner la parole à l’auteur, même si un livre aussi dense de sincérité sur soi ne saurait se dévoiler entièrement dans les mots choisis, minutieusement agencés, dans les crevasses intimes exhibées avec une telle exigence qu’elles deviennent difficiles, voire impossibles, à regarder droit dans les yeux, un peu comme le soleil surgi de ses voiles nous interdit le regard frontal.


Bien sûr, « c’est le bilan d’un demi-siècle d’existence. Insuffisant. Insipide. Une vie mensongère qui pense avoir une quelconque valeur à cause de la douzaine de livres rangés sur les étagères, une sorte d’acte d’immortalité factice et narcissique. Peut-être même un acte d’immoralité. Une façade de vie, en tout cas, un soi larvé enroulé dans son cocon vide. J’écris à propos d’une souffrance, mais de quelle souffrance aurai-je été éclaboussée ? Celle d’une lacune et d’une absence ; celle d’un manquement à moi-même et aux miens » (p. 17). C’est Ananda Devi qui parle d’Ananda Devi, cette fois-ci sans le recours aux masques dont elle a toujours su habilement user, en dansant, perverse, et surtout moqueuse du lecteur qui la cherche en vain, sous la peau de ses personnages issus de milieux souvent si éloignés du sien qu’à peine on a osé dire qu’elle est probablement cette folle amoureuse, Pagli, cette lycéenne énigmatique, Ève de ses décombres, cette écrivain d’Indian Tango, etc., qu’on revient à la raison : « Non, ça ne peut pas être elle. » Avec Les hommes qui me parlent, c’est l’évidence de l’autobiographie qui devient voile, alors que, plus de doute, l’auteur a tombé le sari, sommée, indirectement, de le faire par l’un de ses fils qui, avec la lucidité à laquelle on atteint au cours des provisoires descentes aux enfers (le mal de vivre est aussi amoureux de la jeunesse que les hommes ou femmes en grand déclin désirent l’éternité illusoire des générations montantes), sommée donc de le faire par l’un de ses deux fils qui « me dit que j’ai été protégée de tout ; que de la vraie vie, dehors, je ne connais rien ; que j’ai des mots boursoufflés de bons sentiments qui ne débouchent sur aucun acte réel. ‘‘Pas de faux-semblants, s’il te plaît : l’écriture est l’habit que tu portes pour justifier ton existence. Des combats faits avec la brume des mots, et tout aussi peu de substance. Tu jouais à la perfection tous tes rôles, mais tu ne faisais jamais que tisser un cocon de fictions entre toi et le monde. Au-dehors, tu te dissimules dans des soieries qui captent l’œil et t’effacent. Quand tu es seule, l’aveuglement est le fil de soi qui t’annihile. Tout cela est trop simple. C’est à cause de ton apparence et de ta faiblesse’’ » (p. 15). C’est le fils qui parle, et le fils, ce n’est pas le lecteur scrutateur de l’œuvre de sa mère, non, c’est celui qui la connaît, comme le créé connaît le créateur, à travers ses propres ombres. Celle qu’il juge, c’est sa mère, c’est-à-dire la femme originelle, en vérité celle qu’il remodèle au besoin de sa reconquête du monde qui se dérobe sous ses pieds, qui fuit à travers les fêlures de son âme. La dureté de sa voix à l’égard de la mère est aussi l’autre face de l’intransigeance de l’amour. N’est-ce pas douloureux d’aimer quand on souffre en même temps ? Et c’est grâce à cet homme, le fils, grâce à ses mots d’un amour accusateur, qu’Ananda Devi, comme par réflexe de survie, alors que la belle tentation de la mort est là, entame cette sorte d’autoanalyse, en devenant, pour mieux se donner à lire, un être fragmenté : l’épouse, la mère, la femme, l’écrivain qui est aussi, inutile de le préciser, la lectrice et l’amie d’autres écrivains, dont un devenu son Ange noir, celui qui, aussi exigeant dans son admiration qu’il est intransigeant envers elle, n’accepte pas qu’elle sombre, qu’elle lui apparaisse sous les traits d’une abattue, d’une vaincue. La femme-chair en elle, foyer de l’humaine douleur, ne suffit pas à excuser la faillite de la femme-écrivain, qui, selon l’ami, doit être plus forte que tout, se mettre au-dessus de tout. Comprise ou incomprise, aimée ou admirée, Ananda Devi est cernée d’exigences masculines qui n’ont pas toujours su laisser un espace à sa voix. L’épouse en elle ouvre au lecteur la porte d’une vie conjugale avec ses nombreuses failles dont elle ne s’exonère pas. Non, il ne s’agit pas pour elle d’ériger en face d’elle l’Autre comme l’évidente et unique source du Problème. La vérité, c’est que, en reprenant sa voix comme pour répondre à tous ces hommes, c’est surtout envers elle-même que l’auteur devient impitoyable, avec, pourrait dire le lecteur que je suis, ceci de singulier que devenue sa propre matière, elle intègre sa propre œuvre, s’en va rejoindre l’univers de ses héroïnes pour être accueillie enfin comme leur mère, leur sœur, leur amie, la femme, celle qui n’a pas parlé que pour elles, mais aussi pour elle-même, car, avec l’épouse qui a accepté que la domination masculine se construise autour d’elle, l’auteur partage plus qu’un lien affectif. Mais Les hommes qui me parlent, c’est surtout le livre dans lequel Ananda Devi offre des pages éblouissantes sur son enfance, son adolescence, etc., en nous permettant d’aller sur les pistes encore visibles ou évanouies de ses joies, tristesses, doutes. Père, mère, premier amour…, autant d’éléments pour regarder sous un jour nouveau la femme aux saris qui, dans ce livre particulièrement, nous invite aussi comme dans son atelier, où nous avons l’insigne privilège de dialoguer avec ces autres femmes et hommes qui lui parlent, voix tutélaires et amies, d’autant plus précieuses qu’elles ne s’élèvent pas, car celles-là, il faut mériter de les écouter : ces voix s’appellent Flaubert, Joyce, Woolf, Plath, Morrison…, tant d’autres écrivains qui arriment la femme en doute d’elle-même à la certitude de ces mondes de beautés durables.

Ananda Devi s’est tellement dévoilée dans ce livre que maintenant plus qu’auparavant, ses lectrices et lecteurs la liront en se demandant qui elle est réellement, car Les hommes qui me parlent l’habillent d’une nudité plus imperméable qu’un sari à l’illusoire transparence.

 

Sami Tchak

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Echo Culture, créée en juin 2011 à Providence, Rhode Island (USA), est une association haitienne d’échanges culturelles, apolitique et à but non lucratif. Elle a pour mission de promouvoir l’art et la culture à travers des manifestations culturelles comme la danse, le theatre, la peinture et la litterature.

Posted on 23 December 2011, in French Literature. Bookmark the permalink. Leave a comment.

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