Régis Debray face aux lycéens haïtiens

Invité par le festival Étonnants Voyageurs, Régis Debray retrouve Haïti avec laquelle il entretient une longue histoire.

Régis Debray en mars 2011.

Régis Debray en mars 2011. © Philippe Neu / Maxppp/Le Républicain Lorrain

par VALÉRIE MARIN LA MESLÉE

Arrivé de Paris mardi soir avec tous les invités du festival Étonnants Voyageurs (du 1er au 4 février), Régis Debray est reparti dès le lendemain à l’aube vers Jacmel, ville du sud de l’île, aussi touchée par le séisme, pour rencontrer des lycéens.

Jacmel est la ville natale de René Depestre, que Debray rencontrait en arrivant en 1961 à Cuba où le romancier haïtien était en exil. Toute une époque… Une longue histoire relie l’intellectuel à cette île où il est venu plusieurs fois, et où il revient aujourd’hui à l’invitation de Lyonel Trouillot, directeur de l’édition haïtienne du festival, deux ans après le séisme, pour voir, interroger, comprendre.

Rencontre

Selon la formule du festival, chaque invité se déplace en province en tandem avec un écrivain haïtien. À cette occasion, Debray fait la connaissance de Dominique Batraville, poète aux sept métiers, véritable personnage littéraire de Port-au-Prince et c’est ce qu’on appelle une rencontre… Dans la voiture (trois heures de route, dont une pour quitter les embouteillages de la capitale), Debray prend connaissance du dernier livre de son confrère haïtien L’archipel des hommes sans os*, il relit ses notes, et même le fameux rapport que Batraville avait remis à Dominique de Villepin en 2004 au moment où le président Aristide demandait à la France le remboursement d’une dette : le prix que les Haïtiens ont payé pour leur indépendance. C’était à la veille du bicentenaire de la première République noire. L’écrivain en garde aujourd’hui un souvenir plutôt amer. “J’ai cru en Aristide, confie-t-il, j’étais venu le voir en tant qu’ancien sympathisant pour lui dire qu’il avait perdu le pouvoir et qu’il fallait partir, quitte à revenir plus tard, je songeais alors à l’exemple d’Allende que je connaissais bien. Il a pris cela comme un signe d’hostilité.”

La route tourne et retourne dans les mornes, et puis c’est Jacmel la souriante, malgré les blessures encore visibles. Les deux écrivains sont attendus à l’Alliance française devant un parterre de lycéens, tous en uniforme bleu. La directrice est visiblement émue, puisque, deux ans après la catastrophe, le bâtiment est enfin restauré, et vient de rouvrir. “La dernière chose que j’ai faite avant que la terre ne se mette à trembler, confie-t-elle, c’était de coller des affiches pour Étonnants Voyageurs” ici même… L’édition n’avait pas pu avoir lieu en 2010, mais on la compte quand même ici comme la seconde d’une histoire que les organisateurs espèrent durable.

“Nous entrons dans la couleur”

Dominique Batraville se présente aux élèves, puis laisse la parole à Régis Debray : “Nous venons du gris et du noir, nous, les Blancs, et ici, nous entrons dans la couleur, chez vous. En élèves plus qu’en pédagogues.” Sur les traces de ce que disait Malraux d’Haïti, peuple de peintres, Régis Debray évoque ce mélange du réel et du surréel en Haïti que Carpentier baptisa “réel merveilleux”, et entreprend ensuite de revenir sur les rapports entre l’île et la France, essayant de faire la distinction entre la mémoire et ses affects et l’histoire et les documents. Quand Dominique Batraville rend hommage à toutes les grandes figures de la ville de Jacmel, et particulièrement à celle du député révolutionnaire Camille Desmoulins, ami des Noirs, Régis Debray sourit à la coïncidence : “La boucle est bouclée, puisque je vis à Paris tout à côté de la maison de ce parlementaire !” Non sans avoir cité pour sa part, dans le passé de la ville qui l’accueille, la maîtresse mulâtresse de Baudelaire, Jeanne Duval, native de Jacmel, aussi…
La parole est à la salle, comble. La première question interroge la présence d’Étonnants Voyageurs à Haïti : “La France souffre d’un certain enfermement, se prend pour le centre du monde, Étonnants Voyageurs est une façon pour nous d’aller voir au-delà des mers, de lier l’expérience du monde et celle des mots”, répond Debray.
Bien des questions sont adressées à Dominique Batraville, fils d’un prêtre vaudou et d’une mère protestante, et qui assume son métissage et son ouverture au monde. Visiblement, la question d’une culture haïtienne spécifique interroge cette jeune lycéenne qui s’inquiète du brassage : “Sans culture haïtienne propre, y a-t-il un peuple haïtien ?”

“Notre haïtianité est plurielle”, lui répond Batraville, comme quoi, les débats sur l’identité nationale sont les mêmes un peu partout dans le monde…

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About EchoCulture.org

Echo Culture, créée en juin 2011 à Providence, Rhode Island (USA), est une association haitienne d’échanges culturelles, apolitique et à but non lucratif. Elle a pour mission de promouvoir l’art et la culture à travers des manifestations culturelles comme la danse, le theatre, la peinture et la litterature.

Posted on 4 February 2012, in French Literature. Bookmark the permalink. Leave a comment.

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