Mais t’es fou, Jules, d’avoir demandé à Michel-Ange de peindre la Sixtine !

À 33 ans, le sculpteur n’a peint qu’un seul tableau ! Beaucoup pensent que le pape prend un risque en lui confiant son plafond.

10 mai 1508. Mais t'es fou, Jules, d'avoir demandé à Michel-Ange de peindre la Sixtine !

© DR

Mais quelle mouche pique le pape Jules II quand, en mai 1508, il commande une fresque de 1 000 mètres carrés à un sculpteur certainement génial, mais qui n’a peint qu’un seul tableau ? Ordonne-t-on à un réparateur de vélo de concevoir une Ferrari ? Ou encore à un pizzaiolo de cuisiner un homard thermidor ? Mais Jules II mise sur le génie du sculpteur du sublime David. D’autant qu’il sait certainement que l’art de la fresque ne lui est pas tout à fait étranger. Quand Michel-Ange était apprenti chez le peintre Domenico Ghirlandaio, n’avait-il pas alors stupéfié ses contemporains en réalisant de superbes copies des fresques de Masaccio dans l’église Santo Spirito de Florence ?

C’est probablement dès 1506 que Jules II pense à faire repeindre le plafond de la chapelle Sixtine, dont les fresques, peintes vingt ans auparavant, sont déjà fort dégradées. Une énorme fissure les traverse. Le pape mégalo ne veut pas d’un de ces peintres qui t’alignent les angelots et les saints au kilomètre. Il lui faut un génie, et le seul qu’il a sous la main, c’est Michel-Ange, qu’il emploie déjà pour lui sculpter le plus beau tombeau de la planète. L’architecte Donato Bramante, qu’il a chargé de la reconstruction de la basilique Saint-Pierre de Rome, l’encourage à faire ce choix. Mais est-ce pour une bonne raison ? Il jalouse Michel-Ange, il le déteste. S’il le recommande, c’est dans un but retors, affirme le peintre et biographe Vasari. Dans son ouvrage consacré aux artistes de son époque, celui-ci affirme qu’en recommandant Michel-Ange l’architecte attend deux choses : que cette nouvelle commande détourne son rival du tombeau du pape que tout Rome admire déjà, et qu’il se rétame totalement. Alors, il pourra pousser son protégé, le peintre Raphaël, pour prendre la relève.

Pressentant le piège de ce petit salopard, Michel-Ange hésite longtemps avant d’accepter le cadeau empoisonné, d’autant qu’il s’est enfui de Rome sans l’autorisation du pape et qu’il a déjà du boulot par-dessus la tête. Mais Jules II ne lui laisse pas vraiment le choix. Après avoir gagné quelques mois en raison d’une guerre entre la papauté et la France, le sculpteur doit abandonner le ciseau pour le pinceau. Dans une lettre datée du 10 mai 1508, Michel-Ange annonce qu’il vient de signer le contrat pour 3 000 ducats, avec un premier versement de 500 ducats, pour peindre le plafond de la chapelle Sixtine et qu’il se met immédiatement à l’ouvrage. À vrai dire, ce nouveau défi l’exalte. Voilà une oeuvre qui permettra à son génie de s’imposer au reste du monde. L’occasion idéale pour reprendre le dessus sur cet imbécile de Bramante qui se prend pour un héros parce que le pape lui a confié la reconstruction de la basilique Saint-Pierre. Mais c’est aussi la possibilité de filer une claque artistique à ce paltoquet de Raphaël, chargé, lui, d’orner les murs de l’appartement papal. Pour que son triomphe soit complet, Michel-Ange ne se satisfait pas de la commande officielle qui prévoit la peinture des douze apôtres dans les pendentifs et la réalisation de motifs géométriques dans les compartiments centraux. Cela lui apparaît comme une “piètre réalisation”, écrit-il à Jules II. Il exige d’ajouter neuf fresques consacrées à la Genèse. Ce qui lui fait pas moins de 343 personnages à peindre.

“Mes reins sont rentrés dans mon ventre…”

En trois mois, Michel-Ange achève les esquisses, puis il se jette à l’eau, broyant lui-même ses couleurs. Il entame son marathon avec Noé, près de l’entrée. En janvier 1509, dans une lettre à son père, il s’inquiète de sa lenteur : “Cela est dû à la difficulté du travail même et au fait que ce n’est pas ma profession. Par conséquent, je perds beaucoup de temps. Que Dieu me vienne en aide.” Vasari écrit : “Enfin Michel-Ange fit les cartons pour la chapelle et manda plusieurs peintres de Florence, dont il fut si peu content qu’il les remercia et résolut de peindre seul ce grand ouvrage.” Mais est-ce bien vrai, car, lors de la restauration de la fresque, on a trouvé les preuves de la participation de peintres assistants ? Ceux-ci sont probablement chargés de préparer les plâtres, de transférer les cartons et d’écrire les noms des personnages sur les cartouches. Possible aussi qu’ils aient peint l’architecture fictive. Contrairement à ce qu’on répète, Michel-Ange ne peint pas allongé sur le dos, mais debout sur un échafaudage. Il se plaint de son corps déformé et de la peinture qui goutte en permanence sur son visage. “J’ai déjà développé un goitre… qui me remonte l’estomac sous le menton. Avec ma barbe tournée vers le ciel, j’ai la boîte à mémoire posée sur ma bosse… Mes reins sont rentrés dans mon ventre et mon derrière sert autant de croupe que de contrepoids… À l’avant ma peau se tend, à l’arrière elle se fripe jusqu’à former un noeud”, écrit-il dans un sonnet. De temps à autre, le pape vient vérifier l’avancement de la fresque. C’est l’occasion pour les deux hommes de s’engueuler. Ni l’un ni l’autre n’ont un caractère de miel.

Durant l’été 1510, quand l’ouvrage est à mi-chemin, le pape l’oblige à faire démonter les échafaudages pour avoir un aperçu complet de la fresque. Il est ravi au point de ne pas écouter Bramante qui lui recommande de laisser Raphaël achever la fresque. Réinstaller les échafaudages coûte cher, or Michel-Ange n’a plus d’argent. Le voilà obligé de poursuivre le pape parti guerroyer. Ce n’est qu’en février 1511 qu’il peut enfin reprendre le pinceau. Cette fois, il avance à une cadence d’enfer. Son trait s’affermit, et il n’utilise plus les cartons pour tracer les contours des personnages. Il mène la charge. Après quatre ans d’enthousiasme et de calvaire, la voûte de la chapelle Sixtine est enfin achevée. Elle est inaugurée le jour de la Toussaint 1512. C’est un triomphe. Chacun doit saluer l’immense génie de Michel-Ange, y compris Bramante, qui doit cesser de… bramer.

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Echo Culture, créée en juin 2011 à Providence, Rhode Island (USA), est une association haitienne d’échanges culturelles, apolitique et à but non lucratif. Elle a pour mission de promouvoir l’art et la culture à travers des manifestations culturelles comme la danse, le theatre, la peinture et la litterature.

Posted on 12 May 2012, in Records. Bookmark the permalink. Leave a comment.

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